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Purification

le Jeu 8 Fév - 15:41
Valdron baignait dans une lueur blafarde, le corps anémié gisant au milieu d'une marre de sang sans rien d'autre à l'horizon que les ténèbres. Des plumes multicolores comme un rideaux de pluie tombèrent du ciel en reflétant à l'infini ses éclats bariolés avant de s'échouer sur son corps grisâtre. Ainsi coloré de mille plumes contrastant avec la pâleur macabre de sa peau, un carillon de bois éleva ses notes ruisselantes au gré du vent comme le chant d'une rivière. Alors les plumes se teintèrent de rouge carmin, buvant le sang du nain dispersé autour de lui.


Valdron se réveilla en gaspant, son corps martyrisé couvert de sueur. Il posa la main sur son torse en cherchant le souffle qui lui avait manqué, comme s'il avait échappé de peu à la noyade.

La lueur pâle de l'aube se frayait un chemin jusqu'à la chambre souterraine dans laquelle il était hébergé depuis la veille. Il devina au fur et à mesure les contours nets de livres empilés, d'un bureau en désordre et des multiples gri-gri et idôles chamaniques décorées de plumes qui l'entouraient. Dehors, les cris lointains des griffons marquaient l'arrivée du jour, et le début de la chasse. Il entendait déjà à cette heure si matinale les nains du village commencer à s'activer pour les tâches de la journée. Le crépitement d'un feu qu'on ravive, les chèvres qu'on sort de l'enclos pour la transhumance, les chasseurs qui se hélaient pour annoncer leur départ ou encore plus proche, les tintements de couverts dans la cuisine et l'odeur du porridge aux baies. Il redressa la tête lorsqu'il entendit la voix basse de Jørd à l'étage, s'adressant brièvement à sa cousine. Des cliquetis d'armure, un sifflement, elle était déjà repartie.

Valdron avait retrouvé son calme et il se glissa sur le bord du lit en se massant le visage. Il repensait aux événements des derniers jours, la confession à propos des faux papiers qu'il avait fourni pour Dornath Vaerman et la couverture qu'il lui avait offerte dans le groupe. Une erreur qui allait lui couter cher car en plus d'avoir deçu ses camarades, il avait brisé la loi de l'omerta et un long et pénible chemin l'attendait pour corriger son imprudence. En attendant il se mettait "au vert" à Havran'iliz, hébergé par des cousines de Jørd.

Le petit déjeuner se déroula dans le plus grand silence, le nain engloutit son copieux porridge entouré des naines qui lui coulaient parfois un regard méfiant, voir répropateur, sans répondre à ses politesses. Il avait grandi dans cette région montagneuse, Tonnemar son village natal n'était qu'à deux pas ainsi que son père Murtagh qu'il n'avait plus vu depuis plusieurs décénnies. Ses habitants étaient à l'image de son paysage: froids, inhospitaliers et sauvages. Fiers, honorables, indépendants et farouches, les Marteaux Hardis avaient développé au fil des siècles une culture chamanique sur les versants des montagnes et dans les collines. Plus proches de la nature que leurs confrères sous la montagne, ils étaient plus proches des taurens de la Horde que des humains, considérant la chasse et les esprits comme sacrés. Ici la Lumière était respectée mais les prêtres se faisaient rares. Au lieu de ça, des totems à l'effigie de l'esprit du Grand Griffon trônaient dans chaque bâtisse et les différents clans de la région se réunissaient autour de la sagesse de leur chaman. Même si Kurdran Marteau-Hardi, le Grand Thane, était parvenu à unifier les siens sous une même bannière pour le bien de la race naine, les différents entre les clans étaient sévèrement marqués. Les divergences d'opinion vis à vis de la politique des Trois Marteau fut la cause de nombreux pugilats entre les différents villages. Néanmoins, leur méfiance vis à vis des Sombrefers restait intacte et valait à Valdron tant l'indifférence que le mépris en passant dans le village. Les Broussebarbes étaient une petite famille sans importance de la région qui s'était attiré le deshonneur lorsque Murtagh, le patriarche avait gardé son enfant bâtard et lui avait fait passer les rites de passage à l'âge adulte. Malgré les nombreuses protestations de la population, les chamans furent unanimes et malgré son apparence qui rappelait son ascendance, son âme était celle d'un guerrier et il reçut les tatouages honorifiques des grands esprits. Le corbeau, la flamme, le serpent et la foudre marquaient ses bras d'un bleu délavé pour représenter son esprit. Le corbeau était le totem de la chance et des mystères, la flamme représentait sa rage dévorante, le serpent était associé au changement et la foudre à la vivacité.

Humble et pataud il se présenta au vieil éleveur de griffon comme lui avait conseillé Jørd la veille. Endeuillé par la mort de son fils à Grim Batol, Baird Sombre-Plume, un chapeau vissé sur son crâne dégarni pour cacher ses yeux gris et tristes arborait une longue moustache brune tombant jusqu'au milieu de sa poitrine. Vêtu d'un simple gilet en laine, ses épaules nues étaient griffées des tatouages des serres pour signifier sa dévotion au Grand Griffon. Sans réel enthousiasme il donna ses instructions au roublard sans plus de cérémonie. Pour épargner les vieux os de Baird, Valdron passa la journée à renouveler l'auge des griffon, balayer les déjections, rembourer les nids de paille, nourrir les oisillons et ramasser les plumes pour les ancêtres.
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Re: Purification

le Dim 11 Fév - 9:30
Valdron progressait dans une forêt de ronces, écorchant sa peau dans son errance difficile. Il déboucha sur une clairière où se tenait un immense griffon éthéré et translucide, assis et pourtant fier il scrutait le nain de ses yeux fantomatiques. Il leva une serre vers lui et trancha sa gorge d'un mouvement sec, libérant une cascade pourpre sous sa barbe et son torse nu. Valdron tomba à genoux, subjugué, incapable de se défendre en admirant la bête devant lui. Le griffon pencha son bec pour goûter le sang qu'il venait de récolter et déploya ses ailes grandioses en poussant un glatissement sonore.


Valdron émergea de ses songes couvert de sueur, la main sur sa gorge. C'était le second rêve troublant ce mois ci qui le tirait du sommeil en panique. Il glissa au bord de son lit et s'habilla sans perdre de temps. Il avait troqué son armure de cuir pour un gilet en laine ocre et des braies en tartan aux couleurs du clan, des trames bleues et vertes avec un filet jaune. Le jour commençait à poindre et ses tâches journalières avec Baird ne souffraient d'aucun délai.

Cela faisait maintenant une dizaine de jours qu'il était arrivé à Havran'iliz et il commençait à s'habituer à cette nouvelle vie plus simple et modeste. Les villageois commençaient à s'habituer à sa présence également. Loin d'avoir leur amitié, ils lui répondaient et acceptaient d'échanger quelques mots avec lui. Les cousines de Jørd ne manquaient pas de lui asséner quelques moqueries auxquelles il répondait par l'auto-dérision qui leur arrachait un petit rire. Il était familier au sens social des Marteaux-Hardis et cette solution était de loin plus diplomatique que d'être piqué dans son orgueil et répondre par des mots malheureux poussés par une fierté dont il n'avait encore aucune prétention. Les habitants l'avaient même affublé d'un surnom: le Noiraud, à la manière d'une brebis galeuse. Il ne pouvait dissimuler la moitié de son sang sombrefer mais il répondait à chaque fois par un sourire amusé qui déstabilisait les plus virulents ; il était confiant, il avait bon espoir d'être accepté. Même le vieux Baird lui offrait une bière à la fin de la journée pour récompenser son travail dans les nids des griffons.

Il traversa le village en saluant les villageois qu'il croisait et monta la pente jusqu'aux volatiles. Crève-Nuage l'y attendait et glatit en le voyant. Ses relations avec le vieux griffon endeuillé s'étaient nettement améliorées, à croire qu'il ne demandait qu'un peu de repos dans ses montagnes natales. Il pouvait à présent l'approcher sans souffrir d'un coup d'aile ou de bec pernicieux et acceptait de se laisser inspecter le plumage plus d'une minute. Baird n'était pas encore levé, aussi Valdron s'attela déjà à distribuer les charognes aux griffons affamés et changer l'eau de leur auge. Le vieux nain sortit de sa maison en milieu de matinée avec Aidh, une jeune naine blonde aux tatouages guerriers. Il avait les yeux rougis et elle un sourire pincé qui se voulait réconfortant, quelque chose n'allait pas. La naine croisa le Noiraud en lui adressant à peine un regard alors que Baird soufflait pour se remettre de ses esprits au grand air. Sous l’œil insistant et interrogateur de Valdron qui s'était interrompu dans ses tâches, il finit par déclarer d'une voix qui trahissait son chagrin.

" La vieille Olga est décédée dans la nuit, c'était la seule guérisseuse du village."

"J'suis désolé, mes condoléances." répondit-il penaud

Le vieux Baird hocha brièvement la tête en essuyant son visage buriné du revers de la manche avant d'ajouter.

"Les esprits aient son âme. Ce soir aura lieux la cérémonie des ancêtres, j'vais demander que tu puisses participer"

Valdron inclina la tête humblement, honoré par l'invitation. Sans un mot de plus, les deux nains s'occupèrent des griffons. Cette fois ci, le vieux nain participa à la tâche, sans doute cherchait il à occuper son esprit pour étouffer sa peine, si bien qu'en milieu d’après midi, ils eurent fini. En retournant au village, tous s'affairaient à confectionner des offrandes pour la cérémonie. Les plus vieilles nouaient des couronnes de sarment alors que les jeunes générations assemblaient des bouquets de fleurs pâles. Les nains quant à eux choisissaient les meilleurs hydromel, du pain et des céréales à offrir pour la veillée. Les dons devaient être seulement des produits cueillis, finis et éphémères pour symboliser la récolte comme la mort collecte son dû après une vie bien remplie.
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Re: Purification

le Jeu 15 Fév - 11:40

A la tombée du jour, les villageois d'Havran'iliz se dirigèrent vers la Grande Halle avec leurs offrandes. Valdron, lui, avait récolté de l'orge sauvage dans les environs et en avait fait un petit bouquet noué par une ficelle de raphia. Chacun se mit dans la file de l'allée centrale qui menait à l'autel des ancêtres où une statue héroïque de Khardros Marteau-Hardi les attendait, ses armes brandies vers les cieux en signe de victoire. Tour à tour ils déposèrent les offrandes avant de s'installer sur les bancs de pierre en silence. Lorsque chacun fût assis, Lachlan Macgraff, un vieux nain à la barbe bifide et grisonnante complètement chauve, pris la parole pour inaugurer la cérémonie.

Dehors, le corps de la vieille Olga avait été soigneusement préparé dans un linceul décoré de multiples colifichets de plumes et de pierres précieuses. Son vieux griffon Fusebec, endeuillé, la gueule basse, attendait le signal pour l'emporter au sommet du mont Frappe-Tonnerre où elle serait enterrée sous la voûte céleste. Quant à lui, il finirait ses jours en harmonie avec le ciel.

"Comme vous le savez tous, Olga a rejoint nos ancêtres la nuit dernière." Il marqua une pause, ponctuée du grondement d'un orage lointain sur les flancs de la montagne.

"Nous voici réunis pour un dernier au revoir à celle qui fut une grand-mère, une mère, une tante, une cousine, une sœur ou encore une amie, mais avant tout une femme exceptionnelle. J'ai été frappé par la nouvelle comme par la foudre mais immédiatement j'ai repensé à quelques souvenirs...
Après les festivités du mariage de Fanny Tonnemar et Keegan Barbe-en-feu, je suis allé la voir alors qu'elle était assise sur un banc. Je lui ai demandé comment ça allait. Ça va, mes jambes me font un peu mal mais ça va m'avait-elle répondu avant d'ajouter:"J'espère que je vais rester encore vers vous...j'ai des mariages et des cérémonies à faire".
Alors oui il y a eu des mariages, des cérémonies, des rituels et nous n'avons pas vu vieillir Olga. Elle est restée la même avec toute sa tête; connaissant chaque date d’anniversaire de chaque membre du clan.
Elle était aussi très gourmande, surprenante, spontanée et très rigolote…
Par exemple quand Anja lui a annoncé sa grossesse l'année dernière elle a répondu: "Encore ?!". Ce qui m'a valu un bon fou rire.
Nous nous souvenons de tes tartes aux pommes dont tu gardais jalousement la recette. De tes huiles de poissons aux vertus soi disant miraculeuses. Nous nous souvenons aussi que lorsque tu riais, tu fronçais le nez..."

Il marqua une pause, arrachant un sourire nostalgique à certains nains dans l'assemblée. Valdron gardait le silence, humble, alors que dehors la pluie commençait à tomber à verse, l'orage se rapprochant de plus en plus.

"Les années se sont écoulées, le temps a fait des enfants aux enfants, puis des enfants aux petits enfants. Il y a, à ce jour, 17 petits-enfants et 16 arrières petits-enfants. Olga a traversé toutes les épreuves douloureuses de la vie, sans jamais se plaindre. Jusqu’à ce que le temps devienne souffrance. Désormais ses beaux yeux bleus se sont fermés.

Tu as rejoins le Ciel ma vieille amie, tu as rejoins nos ancêtres. Tu as besoin de sérénité et de repos maintenant. Fais de ton mieux pour continuer à veiller sur nous."

A peine les derniers mots furent prononcés qu'un éclair frappa le sol non loin dans un vacarme titanesque. Des têtes se retournèrent vers l'entrée, loin d'être effrayés par la foudre mais par une silhouette qui venait de faire son apparition dans la Grande Halle. Un nain vêtu d'une grande veste en cuir à capuchon, sa barbe hirsute et blanche trempée de pluie s'avança dans l'allée, son bâton frappant le sol à chacun de ses pas. Une fois devant l'autel, il ôta sa capuche trempée pour révéler de longs cheveux gris attachés en chignon sur le sommet de son crâne sur un visage séculaire et buriné. Il déposa une petite effigie en osier sur l'autel et s'agenouilla pour se recueillir. Sans un mot, les autres nains quittèrent la pièce pour installer le corps d'Olga sur le dos de Fusebec pour son dernier vol.

Néanmoins Valdron resta à observer le curieux arrivant. Sa main droite était calcinée et pourtant il se semblait pas souffrir, son bâton en bois était orné d'une multitudes de vieilles runes illuminées d'un bleu électrique. Pas de doute c'était un chaman.

Prenant son courage à deux mains, Valdron s'avança vers lui mais avant qu'il ai pu ouvrir la bouche, le nain s'était retourné et posait la crosse de son bâton contre son cœur. Valdron jura sentir un petit courant électrique le traverser à ce contact.

"Je sais ce que tu me veux, bâtard" apostropha directement le chaman en détaillant Valdron de ses pupilles d'un bleu si pâle qu'on aurait pu le penser aveugle.

"Tu veux savoir si je vais te mener sur la voie des éléments".

Valdron fronça le sourcil en le détaillant.

"Comment pouvez vous l'savoir ? Si ça s'trouv-"

La crosse du chaman remonta sur le menton du nain pour lui faire fermer son caquet.

"Je l'ai vu dans un rêve. Tu as un lien avec eux, que tu as gâché de nombreuses années. La légèreté du vent et l'inconstance de l'eau sont très présents en toi. Mais tu n'es pas digne, tu es comme un cristal brut aux bords saillants et délicats, mais noirci d'impuretés et écorché de défauts. Reviens purifié du Mont Frappe-Tonnerre, cesse de flotter à la surface, plonge toi dans l'abîme et renais une seconde fois. Alors peut être j'accepterai de t'initier."
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Re: Purification

le Dim 18 Mar - 12:42
"Les limites évoluent sans cesse, et je les franchis sans arrêt. Quand va-t-on trop loin ? Et peut-on en revenir ?"


   Valdron acheva son ascension ; au sommet du mont Frappe-Tonerre, hors d'haleine, il prit quelques précieuses secondes pour retrouver son souffle. Des bourrasques furieuses faisaient danser les conifères sur le petit plateau qui formait une crevasse au sommet de la montagne. Seuls les totems à l'effigie du Grand Griffon restaient immuables telles des sentinelles de bois sculpté. Y résidaient aussi des lits de pierre, richement ouvragés de runes naines, dans lesquels se trouvaient des nains momifiés, leurs corps en linceuil face au ciel infini. Des colifichets de branchettes et de plumes dansaient sous les sapins au gré du vent, bercés par le chant des carillons de bois dispersés çà et là. Au centre de la clairière trônait un brasero inextinguible ; un fanal des éléments pour fédérer les chamans de la région vers ce lieu de pélerinage.
   Suivant les instructions des anciens, le nain avait emporté avec lui un bouquet de plantes rituelles pour amorcer son voyage spirituel.

"Cesse de flotter à la surface, plonges-toi dans l'abîme."

   Les mots du chaman errant se répétèrent dans son esprit. Il ne savait pas vraiment ce que cela signifait, à part braver l'inconnu. Lui, si téméraire au point d'en mettre sa vie en danger à maintes reprises, n'avait-il pas assez dansé avec la mort pour s'ouvrir aux esprits ? Chassant les questions de ses pensées, le borgne jeta le bouquet de plante dans le feu et aussitôt une épaisse fumée à l'odeur âcre et aromatique s'en échappa. L'émanation qui aurait dû s'enfuir, emportée par les vents, se mit à tournoyer autour du brasero comme une tornade, noyant Valdron dans les brumes. Le nain suffoqua, les yeux lui piquaient, la fumée envahissait ses poumons malgré ses mouvements vains pour chasser la fumée. Pris de panique, son esprit s'embrouillait, il ne voyait plus rien en essayant de sortir de cette purée de poix, se débattant avec lui-même. La sensation était vertigineuse, il se sentait mourir.

"Renais une seconde fois."

   Les mots du chaman martelaient sa tête comme le forgeron une arme chauffée à blanc ; et puis le silence. Une éternité semblait s'être écoulée quand il ouvrit les yeux. Il n'était pas à terre comme il l'aurait imaginé, mais bien debout, sur le rebord de la falaise du mont Frappe-Tonerre. Il aurait dû avoir le vertige, mais il était serein. Son expérience avait été claire et limpide, il se devait d'abandonner qu'il fût pour renaître chaman.

   Sa barbe balayée par le vent, face au précipice, il attrapa la crosse de son pistolet. Il l'avait baptisé "Le Kraken", une arme d'une qualité incroyable en bois d'acajou, dont le canon d'acier était au même titre que la gachette et la crosse, enveloppé des tentacules ouvragées d'une pieuvre de métal brillant ; son compagnon de combat le plus fidèle, qui avait fait couler du bout de sa main des litres de sang dans un écho de tonnerre. Caressant l'arme pour la dernière fois, il la jeta devant lui, la laissant tomber lourdement aux pieds âpres de la montagne. Il souleva ensuite son cache-oeil et attrapa de ses deux doigt la bille noire qui trônait dans l'orbite lacérée en l'admirant une toute dernière fois. Il se souvenait du jour où il avait fait face à cet immense tigre dans la jungle de Strangelronce, lui qui avait emporté son oeil, mais il se souvenait aussi  du jour où un mage lui avait offert cet oeil de substitution enchanté. Grâce à lui il avait pu voir l'invisible, lire l'indéchiffrable et comprendre l'insondable. Même s'il n'avait pas toujours su s'en servir, c'est cet oeil qui avait forgé sa légende sur les Mers du Sud, lui valant le surnom tant redouté d'"Oeil Noir". Comme le pistolet, il jeta la bille dans le vide. Saisissant son couteau, il coupa un à un les trois chignons qui trônait sur sa tête. Le premier noué à une plume de griffon représentait un respect durement acquis auprés des Marteaux-Hardis. Le second noué à une plume de corbeau signifiait sa réussite dans le banditisme et sa renommée dans les bas-fonds de Forgefer. Enfin, le dernier, attaché à une plume de ara jacinthe représentait sa gloire sur les flots des mers meridionales. Tout ces trophées appartenaient à présent au passé. Soigneusement il passa le fil de sa lame sur la peau de son crâne pour n'y laisser plus aucun cheveux, les laissant être emportés par le vent qui balayait la montagne furieusement.

"Saute."

   Cette voix n'était pas celle du chaman, ce n'était pas un souvenir. Elle venait du plus profond de ses entrailles, impérieuse et électrique. Il ne pouvait aller contre cet ordre, il avait fait la paix avec lui-même et pouvait partir sans aucun regret de sa vie bien remplie. Il souffla lentement et leva son visage vers le soleil et, en écartant les bras, fit un pas en avant pour se laisser tomber dans le précipice.

"Plonges-toi dans l'abîme et renais une seconde fois."

Ce furent les dernières paroles qui firent écho en lui.
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Re: Purification

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